20 novembre 2009

Rage sourde à travers les âges!

"Il faut désormais que mon coeur, s'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur."

Déclarait Pyrrhus à Andromaque.

La phrase est joliment tournée et il n'est pas un cœur de pierre qui ne fondrait à son énoncé. Pourtant, aujourd'hui, nous préférons exprimer notre colère et notre frustration par des mots de haine et des injures sans passion.

Mercredi dernier, j'assistai à une bien étrange scène, dans un métro rempli des derniers noctambules, au teint livide des fins de soirées. Un couple d'amoureux, comme il en court les rues dans cette société qui l'impose comme norme sociale, se tenait à dix mètres de moi, le cœur enflammé par quelque malheureux émoi. Les mots étaient durs et la rage, palpable. Derrière la violence de l'échange, transparaissaient, recouvertes du suaire d'un Amour défunt, détresse et tristesse mélangées. Aujourd'hui, la beauté des vers de Racine est remplacée par la grisaille du vocabulaire sans attrait. Pour exprimer un sentiment fêlé, une blessure douloureuse, d'où s'écoule tout le sang de leur coeur, les protagonistes du métro ont choisi la voix de l'humiliation et de l'injure. Devant un public fade, qui regardait, l'œil vague, cet amour se déchirer et se consumer, ils se traitaient des noms les plus outrageux, se laissant aller à des cris d'hystérie. Ils transformaient la tristesse d'un Amour sans lendemain en ridicule à la frontière du risible.

Personnellement, j'en conviens, je ne suis pas une adepte du conflit. Cela me prend tout mon courage pour aborder les sujets qui fâchent et j'ai certainement dû passer toutes les autres solutions en revue avant de me lancer dans des discussions au futur chaotique. La fuite m'est devenue habituelle et mon orgueil s'efforce de panser mes blessures: je ne montrerais pas ouvertement que je suis triste, autant que possible, mais je n'irais pas non plus chercher des explications à une attitude humiliante, méprisante ou simplement incompréhensible. Je vais souvent attendre que tout devienne plus calme dans mon esprit pour oser aborder de nouveau la personne qui m'a, le plus souvent inconsciemment, blessée. De là, mon aspect si "androïde" dans l'expression de mes sentiments. J'use du recul à l'extrême, analysant tout ce qui m'arrive pour ne pas tomber dans l'émotionnel pur. Il va sans dire que ce n'est pas la meilleure méthode: à mon sens, d'ailleurs, il n'existe pas de bon moyen pour interagir les uns avec les autres. Nous suivons juste nos sentis.

Un de mes amis soulignait justement que le recours à la violence dans les paroles du couple devait certainement permettre un certain soulagement aux protagonistes de la scène. Je me permets de demeurer dubitative. Pour m'être laissée aller quelques fois à ce genre d'explosion, je puis affirmer que je ne m'en suis jamais sentie apaisée. Au contraire: je me sentais, l'instant d'après, aussi vile et sale que la personne que je venais d'incendier. L'humiliation, en l'occurrence publique, et l'injure sont des armes qui blessent profondément, ne causant, à mon sens, que des plaies dont il est impossible de guérir complétement. D'où la fameuse expression "les mots ont dépassé ma pensée", si couramment utilisée pour s'excuser d'avoir ainsi malmené notre interlocuteur. Parce que nous avons perdu le contrôle de nous mêmes, nous avons abîmé une relation et nous avons généré chez l'autre des lésions parfois trop graves pour être soignées.

Sommes-nous si parfaits que nous puissions, ainsi, tout gâcher, mépriser, humilier l'autre à ses moindres faux pas? C'est un comportement qui me gêne profondément et j'aurais toujours tendance à préférer les vers de Racine à la haine sourde et sans lendemain. Certes, certains jugeront que ces dialogues enflammés font le piment de la relation, d'autres encore estimeront qu'ils ne sont que l'expression de notre humanité: nous ne pouvons pas tout contrôler en ce monde. Ces arguments sont indéniables. Pourtant, autant que possible, je me dis que nous qui sommes si fiers d'avoir une intelligence supérieure à tous les autres animaux, nous pourrions en profiter pour taire ce type d'instinct bestial qui préside à toute joute verbale.

Bien sûr, c'est toujours plus facile à dire qu'à faire...

18 novembre 2009

Être ou ne pas être "Indien"?

-"Toi, tu vas bien?
- Oui oui. Comme d'habitude. J'ai froid.
- Ah ça! Tu as choisi le pays où étudier.
- Ouais. Enfin, il faut dire que l'Amérindien ne court pas les rues au Maroc ou en Espagne.
- Non, mais tu aurais pu étudier ceux du sud, là. Les Zasteack.
- Les Aztèques. Ce ne sont pas vraiment les mêmes populations, même s'ils ont vécu sur le même continent.
- Bah, ce sont des Indiens non?"


Euh oui... En fait non, au sens strict du terme, mais on va me juger pointilleuse.

16 novembre 2009

Défaite sans tambour ni trompette!

Joie des mondes riches: nous sommes à la mi-novembre et les décorations de Noël commencent déjà à éclairer les balcons, remplaçant les faces de citrouilles éventrées ou les balles de coton effilées, imitant les toiles d'araignées, symboles destinés à rappeler à tous nos concitoyens que nous nous devions de fêter l'Halloween. Cette célébration, à l'instar de toutes celles qui meublent une année civile, a, depuis longtemps, perdu ses origines dans l'esprit de la majeure partie de la population: qui sait, aujourd'hui, que l'Halloween était anciennement une fête Irlandaise, voire Celtique, dont le but avoué était de célébrer les morts? En somme, une version archaïque de la Toussaint dans la religion Catholique? Celle-ci, comme elle a eu si souvent coutume de le faire, n'a eu qu'à se réapproprier cette fête païenne pour en faire, au moins en France, un jour férié! ^_^ A vrai dire, à mon avis, beaucoup de monde sait qu'il y a un lien avec les défunts, d'où la surexploitation du film d'horreur ce soir là, mais l'usage qui est fait de cette soirée tend à prouver que d'autres liens se créent dans l'esprit de l'individu.

Bref, peu importe: aujourd'hui, Halloween représente une soirée festive où chacun se déguise: idéalement, nous devrions ressembler à un quelconque personnage effrayant, mais s'il ne nous reste qu'un costume de collégienne japonaise, ça fait très bien la job: je pourrais, ici, faire un lien étrange pour justifier cette interchangeabilité mais il serait un peu trop facile! ^_^ J'entendais encore, récemment, des gens râler contre les parents qui faisaient garder leurs enfants ce soir là afin d'aller festoyer entre amis: ils étaient scandalisés que ces êtres indignes privent leur progéniture de ces festivités, le jour même de cette "fête pour enfants"...

Quelque chose me dérange dans cette définition: certes, aujourd'hui, Halloween est le jour où tout un chacun envoie sa descendance, déguisée en Tigrou, quérir des montagnes de bonbons même pas bons, achetés par cartons au Maxi, la veille du jour J: il en devient donc aisé d'en faire une journée pour les bambins. Il n'en est rien, cependant: Halloween reste la fête des morts et non celle des enfants...

Bref, c'est un débat de société. Qui pense aux défunts, désormais, le soir du 31 octobre, déguisée en dominatrice ou en énième zombie? Tout le monde s'amuse, boit, chante, danse et rentre se coucher, rond comme une queue de pelle, avec du maquillage gras et collant sur une moitié de visage. Nos sociétés modernes affectionnent ces soirées à la frontière de la débauche où, durant quelques heures, nous pouvons échapper à notre quotidien étouffant et vivre dans la peau d'un autre. Je n'échappe d'ailleurs pas à la règle: celle qui était déguisée en collégienne japonaise, l'an dernier, c'était moi.

Nous cumulons les fêtes en tout genre et les employés des magasins s'échinent à changer leurs étagères vedettes tous les trois mois, afin de répondre à la demande de Noël, puis de la Saint Valentin, puis de Pâques, puis de...Bref, de toutes ces fêtes qui se vident de leur sens au fur et à mesure qu'elles remplissent le portefeuille de Monsieur "Grande-Surface". Notez bien, une fois encore, que ce constat n'est pas réalisé par une étrangère au mouvement de masse: personnellement, tout au moins pour Halloween et Noël, j'illustre merveilleusement le phénomène dénoncé.

A vrai dire, je demeure dubitative face aux personnes, de plus en plus nombreuses qui, afin de lutter contre cette mentalité de consommation effrénée et de gâchis sans nom, emploient des mesures pour le moins drastiques: elles ne fêtent plus Noël, par exemple. Alors, certes, les festivités de fin d'année doivent constituer l'apogée du gaspillage: entre les lumières allumées au balcon, dans le jardin, partout, dès le mois de novembre, les sapins coupées, les changements de nature des forêts pour avoir plus de conifères au moment clé, les papiers cadeaux, les orgies de nourriture, etc... tout s'avère une merveilleuse illustration de la débauche des pays riches face à un événement relativement anodin. Au fond, peu de monde, aujourd'hui, fête Noël comme une date importante dans le catholicisme ou, encore, ne traite le Père Noël comme un émissaire de Coca Cola (ce que, pourtant, il est.).

Pourtant, je n'irais pas jusqu'à l'abolir complétement: il s'agit d'un moment de réunion, où l'on partage du temps et du plaisir. Certes, l'échange de montagnes de cadeaux nécessairement à cette date là est peut-être superflu et il est indéniable que nous n'avons pas besoin d'éclairer le quartier entier avec toutes nos décorations clignotantes, qui consomment énormément d'énergie. Nous n'avons pas non plus besoin de préparer un repas avec cinq entrées, trois plats de viande, douze accompagnements et dix bûches si nous n'attendons que quatre invités. Mais il y a une marge entre l'absurdité de ce gaspillage et l'abolition totale de la fête. Des conseils sont de plus en plus souvent donnés par les groupes écolo pour économiser l'énergie des décorations de Noël, au moins celles du sapin, si les autres sont complétement inutiles, et il y a toujours moyen de fêter sans tomber dans la débauche pure et simple. Alors, non, si un jour, par inadvertance, j'ai des enfants, je ne voudrais pas les priver de cette fête. Les montagnes de cadeaux et de nourriture ne sont pas nécessaires pour réussir cette réunion de fin d'année: si les êtres qui nous sont chers sont avec nous, l'essentiel est déjà acquis. Le reste, parfois si superfétatoire (héhéhé! Je voulais le placer ce mot! :p), n'est que de la parure, une image: rien d'indispensable finalement.


14 novembre 2009

8e Feu: l'Art multiculturel à Montréal.

L'Art autochtone d'aujourd'hui: un inconnu trop souvent réduit à la confection de mocassins tandis qu'il se développe dans tous les domaines. La plupart des personnes qui me côtoient ont tendance à penser que, puisque je travaille sur les communautés amérindiennes de la Vallée du St Laurent au XIXe siècle, je suis la meilleure source d'informations sur tout ce qui touche à ces populations aujourd'hui. Oui mais voilà, comme je le souligne souvent, un brin sarcastique, je parle avec les morts et non les vivants: en clair, je vis parmi des document vieux de près de deux siècles, je peux évoquer certainement nombre de Hurons ou d'Abénaquis qui ont joué un rôle dans leur communautés entre 1790 et 1880, mais j'ignore tout de leurs artistes et porte-paroles qui me sont contemporains. C'est ainsi, l'histoire: on retrace un passé essentiel à la compréhension du présent, mais on n'en oublie souvent de regarder le présent pour donner vie au passé.

Depuis quelques temps, cependant, j'essaie de remédier à ces lacunes contemporaines, car je suis curieuse de connaître le regard sur notre monde des héritiers culturels de mes personnages de papier. J'avais déjà eu l'occasion d'assister à une excellente pièce de théâtre, une truite pour Ernestine Shushwap, de Tomson Highway, et j'avais véritablement apprécié: j'étais alors partie en quête de ses ouvrages mais ils sont plus difficiles à trouver que la compétence chez les fonctionnaires de l'immigration!

-"..."

Oui, désolée. Juste une marque d'énervement après l'anniversaire du septième mois depuis l'envoi de ma demande de CSQ... Parfois, je me rappelle avec amusement la remarque de ma technicienne d'immigration, Mme P., qui précisait, satisfaite, qu'avec les derniers papiers que je lui donnais, tout irait beaucoup plus vite! Je n'ose imaginer ce que ce serait sans! Bref, je m'égare, mais ce n'est que conforme à mes habitudes! ^_^

Hier soir, j'ai eu l'occasion d'aller assister à un excellent spectacle, connu sous le nom du 8e Feu. Le titre du show est inspiré de la célèbre alliance des Amérindiens catholiques de la Vallée du Saint Laurent, après la conquête Britannique de 1763. Il s'agissait de réunir plusieurs artistes de minorités culturelles visibles et de leur laisser le champ libre pour s'exprimer: étaient présents le rappeur métis Samian, des chanteurs comme Claude McKenzie ou encore Nathalie Picard, maniant le slam au gré de ses pensées. Les textes, alliant tradition et modernité, avaient des relents d'artistes plus connus comme les Loco Locass ou encore Grand Corps Malade et ce fut un véritable plaisir de découvrir des talents comme celui de Solane, jeune et timide chanteuse espagnole, dont la voix nous emporte au loin, là où le soleil ne cesse jamais vraiment de briller. Sur fond d'un poême de Christine Sioui, déclamé en français et en Anishinabe, le mélange des cultures était palpable et émouvant sur cette scène de la maison de la culture Frontenac.

Personnellement, je n'adhère que fort peu, généralement, au rap. A part quelques artistes qui s'efforcent de s'approprier ce style de musique pour en faire quelque chose de particulier et de personnel, je ne voue pas une affection inconditionnelle au rap de rue: hier soir, Samian a fait du "rap de réserve" et j'ai, pourtant, aimé. Il faut reconnaître que le spectacle était placé sous le signe de l'éclectisme: les chanteurs qui se sont succédés durant une heure et demie sur scène, alliant tous les types de musique, ont su même me donner envie de danser au son de leurs instruments. Je vous assure: c'est tout un défi de relevé! ^_^ Je saluerais, d'ailleurs, au passage, le talent particulier d'Isabelle, une jeune fille appartenant au peuple Gitan, qui maîtrisait tout type de percussion avec un talent plus que certain. Yann Perreau est également venu participer au mélange interculturel en chantant trois chansons, sourire aux lèvre. Sa bonne humeur était communicatrice et une agréable atmosphère de joie régnait dans la salle.

En somme, j'ai vraiment apprécié cette petite soirée. Une fois encore, je salue le talent de tous ces artistes qui se sont produits devant nous et je les remercie de nous avoir invités à un si beau voyage. Ce spectacle, qui est une production de la maison des cultures nomades, se déplace encore jusqu'à la fin du mois dans Montréal. A l'occasion, allez assister à ce petit moment de bonheur sur scène. Il n'est jamais inutile de nous rappeler que nous appartenons à un monde multiculturel.

11 novembre 2009

Dissociation de sentiments.

-"Je me suis brûlée.
- hein? Où ça?
- Sous l'aisselle, en jouant au volley ball.
- ...
- Je t'assure que c'est logique: j'ai voulu sauter pour pousser la balle de l'autre côté et, en retombant, ben je me suis brûlée sous l'aisselle avec le filet.
- ...
-Quoi?
- Tu as conscience que ça n'arrive jamais, ce genre d'anecdotes? Je veux dire: dans la vie normale de gens normaux.
- Ben... Je l'ai pas fait exprès. Je suis maladroite.
- Et tu as l'art de l'euphémisme."

J'avoue. Un de mes amis soulignait l'autre jour que je n'étais pas vraiment maladroite mais que je manquais simplement de confiance en moi, ce qui m'incitait à paraître malhabile avec mon corps.

Bon. Honnêtement, je le remercie d'avoir tenté de me remonter le moral en mettant en évidence que ce que je prenais pour quelques flocons de neige étaient en fait les émissaires visibles d'une avalanche dévastatrice. Pas qu'on vit mieux en étant simplement maladroite, mais c'est tout de même plus amusant pour notre entourage que d'avoir à faire avec une énième complexée de l'existence, surtout quand celle-ci s'avère être une survivante d'un accident psychologique d'envergure et tellement propre aux sociétés riches de l'occident. Bref, qu'à cela ne tienne, si l'intervention de mon ami m'a prise au dépourvu (je n'ai, pour le coup, absolument rien trouvé à répondre), je peux comprendre ce qui l'a incité à tirer cette conclusion de mon comportement. Les raisons sont certainement semblables à celles qui ont poussé mon yankee préféré à me faire, un jour, cette remarque:

-"C'est fou, le contrôle que tu as sur tes émotions! On dirait que tu ne ressens rien."

C'est mon petit côté androïde. Notez que c'est le fruit d'un long travail et il n'est absolument pas recommandé de tenter ces pratiques en dehors de toute consultation psychiatrique. Mes relations houleuses avec mon corps et ma caractéristique humaine ont provoqué, chez moi, une réaction un peu étrange, d'un point de vue extérieur, qui consiste en une dissociation de l'esprit.

-"Euh... Tu es bi-polaire?"

Je pourrais. Après tout, c'est une maladie très à la mode et je suis bonne pour tomber dans les travers psychiatriques du commun des mortels. En clair, il y a "moi" qui est celle que la plupart du monde connaît, avec un important bagage de blagues posh (une véritable aubaine pour votre mariage, d'ailleurs...), relativement cynique sur ce qui l'entoure et sur elle-même, et très prompte à l'auto-dérision. Une espèce de vieille habitude: comme d'autres se font craquer les articulations lorsqu'ils ne savent pas quoi faire de leurs mains, je m'auto-vanne quand je ne sais pas trop comment me situer. Et puis, vous le noterez à l'occasion, l'auto-dérision passe toujours mieux que la simple dérision. Pour ma part, en tout cas, je préfère me moquer de moi-même avant d'attaquer les autres. Je suis certaine de ne pas blesser ou de paraître juger quelqu'un que je ne connais pas aussi bien que je le crois. Cette tendance a deux conséquences: la plupart des gens ont l'impression que je suis un être "drôle et sympathique", et certains estiment que c'est une couverture éculée pour souligner un manque criant de confiance en moi. Pour ma part, il s'agit plutôt d'une manifestation inconsciente d'une volonté de me faire accepter: un être maladroit et hésitant, ironiquement, est plus souvent apprécié et accepté par les autres qu'une personne arrogante et trop confiante.

Derrière ce "moi" apparent, il y a l'"Autre". Celle dont je ne parle que très peu et en fort mauvais termes. Celle à qui j'impute toutes mes erreurs et mes défauts, la sorcière de ma période sombre, l'allégorie de l'égocentrisme, le côté obscur de la force, bref une mini Dart Vador que je m'efforce de cacher derrière des sourires. Tout un chacun dispose de ce côté moins reluisant dont on n'est rarement fier. Mon expérience avec mon Autre, cela dit, a été tellement intense, mon côté "moi" l'abhorrant avec force durant toute la période où elle dominait, que j'ai réalisé une véritable dissociation des deux. Résultat: tout conflit, toute détresse, toute peur, et, à l'inverse, toute liesse, bref, toute émotion extrême, est bannie de mon côté "moi" pour être contemplée avec un recul froid. De là, mon incapacité à manifester une joie sincère et irréfléchie lorsque je suis heureuse et à me rendre compte que j'ai besoin de pleurer lorsque je ne vais pas bien. De là, finalement, ma tendance à paraître "androïde". Cela aboutit généralement à un débordement, comme j'en mentionnais l'existence dans mon billet sur la désillusion des larmes.

Bref, la mention du "juste milieu" aurait, une fois encore, sa place dans ce billet. A défaut de parvenir à le définir, je préfère encore tomber dans l'extrême du "moi", si étrange et si peu intelligible pour mon entourage. Il me permet de rester proche des gens que j'apprécie, paradoxalement, en levant le nez de mon nombril et en ne me laissant pas tout gâcher pour des niaiseries qui vexeraient mon égo, lequel, somme toute, est plus souvent un fardeau qu'un atout. Enfin, c'est mon point de vue et il vaut ce qu'il vaut. Alors, je m'en doute, tant que je demeurerai ainsi, je devrais toujours lutter contre cette image de petite chose fragile que je renvoie et qui, très souvent, fait peur.

Je me demande, parfois, dans quelle mesure nous sommes vraiment ce que nous pensons être?

9 novembre 2009

Choix d'une vie rêvée.

-"Hey, ça fait longtemps! Que deviens-tu?
- ... J'essaie de finir mon doc.
- Encore? C'est vrai que c'est long. Pis ton voyage en Asie, comment c'était?"

Un bruissement de nerfs qui se froissent? Ah oui, ce sont les miens. J'imagine que mon interlocutrice ne cherche pas à me poignarder dans le dos sciemment, donc je réponds, le plus aimablement que ma frustration le permet:

-"Eh bien, suite à diverses modifications de plans, ce voyage a été annulé.
- Oh, c'est dommage. Bah, tu pourras le faire après ta thèse."

Tiens, quelle détestable remarque! Je pense que j'ai dû l'entendre, en moyenne, une dizaine de fois par semaine depuis le commencement de la dite thèse, et, après trois ans révolus, elle a un arrière goût légèrement âcre.

L'avantage de ne pas avoir régulièrement des nouvelles de quelqu'un est, sans aucun doute, que nous découvrons des milliers de choses lors des retrouvailles. L'aspect négatif réside dans le fait que, à défaut d'avoir pu réaliser le quart des projets évoqués lors de notre dernière rencontre, chaque entretien se métamorphose très vite en un lent cloutage au pilori. En fait, j'avais surtout l'impression que mon interlocutrice prenait un malin plaisir à me faire remarquer à quel point ma vie n'avait mené à rien de concret ou d'intéressant depuis les trois dernières années.

-"De toute façon, il te faudrait de l'argent pour voyager. Depuis le temps que tu étudies, tu ne dois plus en avoir beaucoup. Par exemple, lors des quelques années que j'ai passées en Amérique Latine, j'ai pris un an pour en faire le tour mais ça m'a coûté toutes mes économies. Toi, il te faudra sûrement travailler avant. Tu cherches dans quoi, au fait?
-... Chômage."

Finalement, je me rappelle pourquoi je ne parlais plus à cette jeune fille depuis tant d'années. Elle parle trop. Bon, c'est sûr, ce qu'elle dit n'est pas dénué de sens. Lorsque je regarde autour de moi, la plupart de mes amis qui voyagent ont les moyens ou bien, ils ont travaillé suffisamment longtemps avant leur départ pour ne pas, comme j'ai eu si souvent tendance à le faire, se retrouver bloqués dans un coin de pays pas rapport, sans le moindre sou en poche. Pourtant, je ne peux m'empêcher de continuer à établir des plans sur la comète, et, invariablement, ils mènent à un dénouement décevant. Évidemment, je ne peux me lancer à la découverte du Laos avec une thèse en attente sur les bras. Ce serait, ma foi, assez mal perçu par mon entourage, je le crains.

J'ignore sincèrement ce que je vais faire avec mon diplôme, si je parviens, un jour, à l'obtenir. J'aimerais vraiment pouvoir réaliser mon objectif qui est de travailler à l'UNESCO. Ce n'est pas particulièrement le chemin le plus facile mais c'est de loin le plus intéressant, à mon sens. Le principal ennui est que je ne suis pas la seule à le penser. Nous verrons bien: à chaque jour suffit sa peine, comme disait l'autre. Sauf qu'il affirmait également que ce que nous semons aujourd'hui sera la récolte de demain alors, finalement, il a déclaré tout et son contraire, cet "autre" dont personne ne se soucie du nom.

Après la conversation avec la fort désagréable jeune donzelle qui mettait en évidence toutes les apories de mon existence, je me suis prise à me demander ce que j'aimerais faire là, tout de suite, si je n'avais pas d'obligations scolaires, financières, ou autres limitations morales. "Voyager" m'est venu immédiatement. Prendre mon sac à dos et vivre un peu partout, travaillant au gré des possibilités, découvrant que si les grands de notre société sont tous un peu pourris, il reste toujours des êtres sans prétention qui gagnent à être connus, des personnes anonymes au cœur plus précieux que tout l'or du monde, des quidams mystérieux au sein de bouts de pays magnifiques.

Bruno Blanchet, un chroniqueur de La Presse, illustre tout ce que je voudrais être: il y a quatre ans, ce comédien et polyvalent artiste, a tout vendu pour parcourir le monde avec son sac à dos. Il écrit une chronique hebdomadaire pour le journal La Presse et vit de presque rien. Il est, je l'avoue, devenu mon idole! Je ne peux m'empêcher de voir une certaine réalisation de la liberté de l'être, là où, pourtant, on pourrait déceler un besoin de fuite. Il déclarait récemment: "voyager, c'est être en vie tout le temps". Je suis tellement d'accord avec cette petite phrase que, une fois de plus, je me prends à rêver. Au fond, n'est-ce pas cela le but de l'écriture et du voyage? Donner un peu de rêve en un monde si riche en merveilles méconnues.

7 novembre 2009

Une danse des moines mitigée: le "Sutra" de Sidi Larbi Cherkaoui.

Sidi Larbi Cherkaoui et les moines de Shaolin. Enfant, je me rappelle avoir souvent vu des affiches promouvant des spectacles mettant en scène les célèbres bouddhistes et leur Kung Fu. Qui n'a jamais rêvé d'être aussi fort et agile que Bruce Lee ou que les bonzes aux robes couleur soleil? Plus qu'un simple art martial, les figures et les prouesses des prêtres de Shaolin ont fait le tour du monde pour leur caractère gracieux et souple. De fait, lorsque mon amie m'a proposé d'aller assister à ce spectacle, tout l'enthousiasme de mon enfance a refait surface! Le spectacle débutait mardi et s'achèvera dimanche. Ami, Elo et moi y sommes allées hier soir. Les artistes se produisant au théâtre Maisonneuve à 20h, nous avions rendez-vous à 19h30 pour prendre possession de nos places, dans le coin des pauvres, tout en haut de la salle. Notez que, à part quelques menus détails, nous n'étions pas si mal placées.

D'entrée de jeu, la mise en scène m'a étonnée: l'idée de départ était de placer deux personnages particuliers, un enfant et son "père", sur le côté de la scène, qui reproduisait, à petite échelle, la mise en scène qui se déroulait sur le côté. En somme, nous avions un agrandissement de l'action principale à côté d'elle. En fait, et j'ai appris ce détail en lisant le programme, il s'agissait de symboliser la rencontre entre deux mondes: le "père", danseur Belge, dont les contorsions ont provoqué de nombreuses grimaces de douleur dans la salle, et un mini moine "bouddhiste" de onze ans, le "fils", dont les acrobaties auraient fait pâlir de jalousie le plus souple des chimpanzés. Jusque là, pourquoi pas? La manière d'aborder l'espace est originale et, ma foi, fort intéressante. J'ai haussé un sourcil, cependant, quand je me suis aperçue que l'accessoire principal du spectacle était des grandes boîtes rectangulaires, desquelles entraient et sortaient sans cesse les personnages. En fait, il s'agit d'une œuvre d'un sculpteur Britannique Antony Gormley: les artistes en usent autant comme des légos, des dominos, bref comme des jeux d'enfants à échelle humaine. Pourtant, les voir ainsi entrer et sortir de ces rectangles me rappelaient un mauvais film de morts-vivants.

Tour à tour marionnettes, croque-mort ou moines, les danseurs, car ils obéissaient à une chorégraphie rigide, tournaient autour de ces boîtes comme s'il se fut agi de cercueils. Durant une heure, car le spectacle ne dura pas plus longtemps, les artistes poussaient des cris à intervalles réguliers, en réalisant des figures acrobatiques plus proches de la gymnastique que de Bruce Lee et un peu trop tous à la fois, sans organisation très définie, pour que nous puissions voir clairement ce qu'ils cherchaient à démontrer. En même temps, me direz-vous, Bruce Lee venait de Hong Kong et n'avais pas grand chose à voir avec les moines de Shaolin.

D'un point de vue général, nous n'avions peut être pas la meilleure place pour profiter du spectacle: lorsqu'ils tentaient d'amener un peu de suspense dans la mise en scène, cachant grâce à leurs cercueils debout l'arrière de la scène, nous voyions absolument tout car nous étions au plus haut de la salle. Un certain nombre d'aspects m'ont cependant déçue: outre les acrobaties, un peu trop de type gymnastique, les armes étaient, pour ainsi dire, tellement étranges que j'ai manqué éclaté de rire: la hallebarde, notamment, avait sa lame qui claquait au vent, révélant à tout le monde ses cris d'aluminium collé à un bâton de bois. La lance brillait de tous ses feux, avec beaucoup trop d'éclat pour être une matière solide originale. Le bâton, enfin, avait plus l'air d'une branche en mal de développement que d'une tringle à rideaux en bois.

-"Une tringle???"

Eh bien, oui. Le bâton qui est utilisé en Kung Fu White Crane ressemble plus à une grosse tringle à rideau qu'à un jonc de marais, comme celui qu'utilisaient les artistes, hier soir. En somme, la mise en scène était originale et le spectacle intéressant du point de vue strictement esthétique: certaines parties, comme celle où, en ombres, ils réalisent des formes de Kung-Fu rapide et précis, méritent le détour. Là où le bas blesse c'est au niveau du fond: les moines ont, semble t-il, jeté un sac de poudre aux yeux aux spectateurs en réalisant des roues sans les mains et en poussant des râles de mourant à chaque coup, mais ils n'ont jamais vraiment mis en valeur leurs qualités de combattant et de véritables adeptes de leur Art Martial, dans lequel, je n'en doute pas une seconde, ils doivent pourtant exceller. Bien-sûr, je suis peut-être trop exigeante: une Française (décidément, nous sommes partout), installée derrière nous, a ponctué chaque roue du spectacle par des : "oh" "ah""excellent"! Enfin, à la fin du spectacle, elle s'est exclamée:

-"oh non! C'est passé trop vite!"

J'ai alors eu envie de lui dire que, une heure, en effet, ça passe vite et que c'est pour cette raison que la durée classique d'un show, quel qu'il soit, est plutôt de une heure et demie. Mais il est bon de conserver ses illusions, dans notre monde, alors j'ai préféré la laisser dans sa bulle.

Bref, en définitive, même si je ne regrette pas d'avoir assisté à ce spectacle, je suis tout de même assez déçue du résultat. Comme quoi, parfois, le rêve est bien meilleur que la réalité et, inéluctablement, la magie des artistes est grandement liée aux attentes du public. L'une de mes amies, elle, a bien aimé parce qu'elle venait surtout voir un spectacle de danse et l'approche de rencontre des mondes occidentaux et orientaux était, pour le moins, bien rendue. De ce point de vue, il est indéniable qu'elle a été comblée. Quoique, si j'étais vraiment méchante je dirais que la danse était tout de même brouillonne, par moments, avec un manque de coordination sans doute volontaire mais qui rendait l'ensemble moins gracieux.

N'empêche, une roue sans les mains, c'est quand même classe...